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CONTRE LE DOPAGE

Les veuves du Calcio

4 Janvier 2007 , Rédigé par Marie Publié dans #Football

Article paru dans l'édition du 18 janvier 2003.

On les appelle

les " veuves du Calcio "

Elles s’appellent Marzia, Clecia ou Gabriella. Leurs maris, joueurs professionnels, ont été foudroyés en pleine force de l’âge. Aujourd’hui, l’enquête d’un juge turinois leur redonne espoir.

Milan (Italie),

correspondante particulière.

" Ils ont laissé mourir mon mari comme un chien. " Ces mots, Marzia les répète en vain depuis trente-quatre ans. Depuis ce 16 mars 1969 où son mari Giuliano Taccola, alors attaquant de l’A.S. Roma, s’est écroulé dans les vestiaires du stade de Cagliari pour ne plus jamais se relever. " Il avait vingt-cinq ans, moi vingt-trois, lâche-t-elle avec amertume. Je me suis retrouvée seule, avec mes deux enfants de quatre et six ans. " Aujourd’hui, Marzia se considère comme la première " veuve " du Calcio. La première à avoir perdu, comme de nombreuses autres femmes italiennes, un mari footballeur dans des conditions pour le moins étranges. Des décès, pour la plupart, jamais élucidés, qui ont porté le procureur Raffaele Guariniello à se pencher sur ces cas (lire ci-contre). Ce " petit " juge de Turin, qui enquête depuis août 1998 sur le dopage dans le sport italien, a en effet lancé à cette occasion une vaste étude épidémiologique, sur tous les footballeurs, morts de manière " suspecte et prématurée " ces dernières trente années.

Des vedettes de grands clubs, aux joueurs anonymes de deuxième division, 24 000 noms sont ainsi remontés à la surface, passés au peigne fin par le magistrat et ses collègues. Appelées à témoigner, les femmes des joueurs décédés, dont les plaintes n’avaient jamais été relevées jusque-là, ont pu enfin raconter l’histoire de ces souffrances oubliées. Infarctus, cancer, leucémie, maladie de Gehrig. L’agonie, vécue au jour le jour, par leur mari, fauchés dans la force de l’âge. Mais aussi les étranges soins administrés aux joueurs par les médecins des sociétés sportives.

Ainsi, dans le cas de Giuliano Taccola, les premiers symptômes inexpliqués sont survenus quelques mois avant sa mort. " C’était en 1968, se souvient sa veuve, il se trouvait en Espagne. Au téléphone, il m’a dit qu’il avait de la fièvre. Une fatigue passagère due, selon les médecins, au "changement d’air". " Pour faire baisser la température de l’attaquant romain et le remettre sur pied le plus vite possible, les médecins commencent alors à lui faire des piqûres. Mais il ne récupérera jamais. En février, il est opéré des amygdales. Là encore, le club fait pression pour qu’il dispute un match contre la Sampdoria. " Il pesait six kilos de moins et continuait à avoir de la fièvre, reprend Marzia. Lors d’un entraînement, il s’est même évanoui. Mais les médecins continuaient à lui faire des injections intraveineuses et intramusculaires. "

En mars, Giuliano, toujours fiévreux, est contraint par les dirigeant de l’AS Roma de rejoindre son équipe à Cagliari, en Sardaigne. Ce sera son dernier match. " Dans les vestiaires, le médecin lui a fait ingurgiter un pseudo jus d’orange accompagné de trois injections, raconte Marzia. À 17 heures, il est mort. Durant son transfert à l’hôpital, les vestiaires ont été fermés et entièrement nettoyés, si bien que les enquêteurs n’y ont rien trouvé. Et pendant des années, c’est comme si cette mort n’avait jamais eu lieu. Trop embarrassante pour le Calcio. Certes, il a eu un bel enterrement. Mais, après, je n’ai plus rien vu ! "

Le parquet de Cagliari, chargé de clarifier les circonstances du décès de Giuliano Taccola, ne tarde pas à classer l’affaire. Quant à Marzia, elle mettra 25 ans pour récupérer le dossier. " Dedans, j’y ait trouvé de tout ! s’exclame-t-elle. Vous savez, à l’époque, il n’était pas bien compliqué de passer à travers les contrôles. Les noms des joueurs n’étaient pas encore inscrits sur leur maillot, il y avait juste le numéro. Du coup, ils se les échangeaient entre eux et c’était le joueur de réserve qui allait se faire contrôler à la place des autres. Sans parler des mystérieuses vitamines, qu’on vous donne juste avant le match, ou des piqûres qui décuplent vos forces sur le terrain au point de faire bouger vos jambes même à l’arrêt ! "

Après avoir déposé plainte auprès du parquet de Rome, Marzia Taccola a envoyé toute sa documentation au juge Guariniello. Mais aujourd’hui, elle n’a guère beaucoup d’espoir, les faits étant frappés de prescription. À cinquante-six ans, il ne lui reste plus grand-chose, hormis les souvenirs. Reléguée dans un logement de fortune, dans cette même région de Pise, où elle avait connu son mari à dix-sept ans, elle souhaite juste que la vérité éclate au grand jour.

Tout comme Gabriella Beatrice, dont le mari, Bruno, s’est éteint le 16 décembre 1987 à l’âge de trente-neuf ans d’une forme rare de leucémie (la leucémie lymphoblastique aiguë). À Arezzo, en Toscane, où elle vit et où elle avait rencontré son mari, elle aussi est allée témoigner devant le magistrat de Turin. " Mon mari est tombé malade en août 1985. Mais les faits remontent à 1976. " A l’époque, en effet, Bruno Beatrice, qui jouait dans la Fiorentina, souffrait de pubalgie et de déchirures musculaires. Mais au lieu de le mettre au repos, les entraîneurs ont préféré lui infliger une cure reconstituante spéciale. " Cette année-là, le club disputait la Coupe d’Italie et ils voulaient à tout prix Bruno sur le terrain, rappelle sa veuve. Pour le remettre d’aplomb plus vite, ils l’ont donc envoyé dans une clinique appartenant à l’un des dirigeants de la société, où pendant plus de deux mois il a été soumis à des radiations quotidiennes. À l’époque, déjà, un assistant s’était étonné de cette thérapie qu’il jugeait trop forte et nous avait mis en garde. La suite lui a malheureusement donné raison. Cette année-là, Bruno a pu effectivement disputer la demi-finale de la Coupe. Mais il l’a payé de sa vie. " La saison suivante, le joueur est revendu en catimini au Cesena, un club nettement moins prestigieux. Et Gabriella de constater : " Ils se sont vite aperçu qu’ils avaient détérioré sa santé et qu’il valait mieux s’en débarrasser. Quant à moi, dès le début, j’ai fait le lien entre sa maladie et cette cure à base de radiations. J’ai même porté plainte, bien avant que tout le scandale du dopage n’éclate en Italie. Mais à cette période-là, tout le monde me traitait de folle. " Beatrice est mort après deux ans de calvaire. C’était il y a 14 ans, mais la rage est restée intacte dans le cour de Gabriella. " Quand j’y pense, parmi la trentaine de joueurs que je connaissais à l’époque, pas moins de quinze sont morts de tumeur ou de leucémie, dit-elle. Je suis dégoûtée. Le club a peut-être sauvé sa saison sportive, mais mes enfants, Claudia et Alessandro, eux, ne savent même pas de que veut dire " papa ". Ils avaient neuf et sept ans, lorsqu’ils ont assisté à l’agonie de leur père. "

Autre histoire et autre drame, celui de Clelia Curi, dont le mari, Renato, est mort à vingt-quatre ans. Il s’est affaissé en plein match, au milieu du terrain, alors qu’il défendait les couleurs de Pérouse contre la Juve le 30 octobre 1977. Sans qu’aucun adversaire ne l’effleure. " J’étais enceinte et présente au stade lorsque cela s’est produit. Beaucoup ont affirmé qu’il avait des problèmes cardiaques. Mais, ce n’est pas vrai ", confie sa femme, qui ne souhaite pas se replonger dans ces souvenirs douloureux.

D’Andrea Fortunato, de la Juve, mort de leucémie en 1995 à la mort toute récente, en novembre dernier, de l’ex-capitaine de Gênes, Gianluca Signori, la liste des veuves du Calcio ne cesse de s’allonger.

Dominique Muret

Ma source est http://www.humanite.presse.fr


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